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Dans l'ouvrage de Marie-Hélène Ferrari, « Le destin ne s'en mêle pas ». la cité des falaises n'a rien d'un dépliant pour agence touristique. Obscurcie par le cynisme, la perversité, elle devient le champ clos d'une guerre oppressante et sournoise où les hommes tombent lors de règlements de compte sanglants, où on enjambe les cadavres, où chacun, en proie à ses démons, joue double jeu, trahit, manipule, corrompt et à l'occasion tire avec une froide détermination et sauvagerie. Sans remords ni états d'âme.
Dans la haute ville, les courants d'air sont fourbes, les ruelles ont l'étroitesse « méandreuses » pour sécréter des regards acier, des murmures malveillants,distiller des ragots monocordes, des cris d'orfraie ou des menaces contondantes. Dans ce monde peu loquace mais très sonore aux forts relents de soufre, la silhouette blafarde, de« Personne », flotte comme une balise inquiétante. L'homme, impénétrable, qui "ne ressemblait ni à un touriste ni à corse (ni) à un de ces clochards de l'Europe de l'Est qui s'installent aux portes des supermarchés" surgit du néant et pose sa besace dans une pièce insalubre " de la rue Doria."
Rien ne semble l'ébahir, le déconcerter, pas même la vision des motards cagoules et armés, celles du cadavre de Dumé, de Paul-François Firpi, ivrogne à l'agonie à la sortie du bar de la Marine. Il recueille ses ultimes confidences, se trans-forme en sinistre messager aux pas feutrés. Le moment est venu pour lui de figer l'existence de Marie-Saveria Firpi, toute en fragilité, en attentes et en dévotion conjugale, dans une atmosphère d'hallucination fiévreuse de cauchemar éveillé. La silhouette de la jeune femme se tasse, se voile de noir le temps de l'enterrement, dans la chaleur suffocante d'un début d'été. "Les amis étaient tous là." Il ne manque que Joseph, le frère aîné, en voyage d'affaire. Marie-Saveria ne se contente pas de "s'asseoir et pleurer" près avoir renvoyé les enfants à l'école.
Elle cherche à mettre à jour les abîmes qu'elle côtoie. D'emblée cela signifie se rapprocher de Livia, garce terrorisée par le drame, institutrice et maîtresse de Paul-François. Jusqu'alors rivales et indifférentes l'une à l'autre, les deux femmes pactisent. Elles semblent agir à l'unisson mues par un chagrin similaire. Marie-Saveria distribue les rôles. A elle, la vengeance, question de légitimité, de trempe. A Livia, "demoiselle longue et dolente", "une grande et molle gaufre froide", la logistique domestique et la compagnie des enfants. Certains jours le face à face entre la veuve et l'ancienne petite amie apathique vire à l'affrontement verbal. Les réflexions rances, les mots amers et les souvenirs humiliants font planer une nervosité menaçante. Toutes les injures et les sautes d'humeur sont permis dans ces moments-là, jusqu'à ce que les voisins réclament le silence.
D'autres jours, Livia l'égocentrique, aux prises avec transes et frustrations, revêt des faux airs d'une Amélie Poulain impatiente d'embellir la vie de Marie-Saveria. aux abois, mitraillée d'informations, de contre-informations à propos de l'existence passée de son époux, en réalité un cycle infernal de cachotteries, de magouilles et d'affaires rocambolesques en rafales, à travers l'extrême-sud, jusqu'à Florence. Quel jeu s'est-il joué entre le "pauvre Paul-François" et Aimé Barcelli, parrain-notable au paternalisme rogue et à la chemise "vaste, à losanges griffée en Italie"? Difficile à dire. Le discours de Barcelli charrie des, hypothèses vagues et de sages conseils, du genre "ne te mets pas dans des querelles qui te dépassent", "ce que tu as de mieux à faire est de rentrer et de l'oublier." Sa force de conviction se heurte à l'obstination investigatrice de "la petite veuve". Elle doit trouver sa propre voie, pour enrayer la colère, le désarroi et survivre. La revoici au volant de sa voiturette récalcitrante. Ses pérégrinations la mènent à Sartène chez la veuve de Dumè Fratelli.
La « femme moche » qui « suait la méchanceté » a la confidence tranchante et un sens glapissant du suspens : « ton mari il a.cherché ce qu'il a fini par trouver. comme le mien, c'est-à-dire, la merde qu'il avait semée. » Des apparitions incongrues, celles « d'un homme bronzé et musclé, vêtu de vêtements de marque en lin mais chiffonnés », des cyclistes du tour de corse, Vincent, « le taiseux », le frère de Livia, des voleur; florentins, réanimés par les souvenirs de voyage de la vieille madame Zuccarelli, donnent un coup: de pouce décisif aux déduction de Marie-Saveria. Les conversations palpitent à l'évocation des bijoux, d'un certain Bâti, des construction d'hôtels et de terrains revendus.
Marie-Hélène Ferrari sait incruster des images furtives dans sa narration, comme autant de signaux forts d'un réel en déroute. Pour démêler le faux du vrai, il y aussi le vaillant commissaire Armand Pierrucci, sorte de Fabio Montale corse, un peu solitaire, un peu en ruines. Mais toujours réconforté par la cuisine chaleureuse d'Antonnella et prêt à prendre ses enquêtes à c½ur. Il ne se ménage pas pour découvrir la vérité. D'ailleurs, tout en pensant à Paul-François et sa clique, il en profite pour démanteler un trafic de chiens entre la Corse et la Sardaigne. Il faut dire que son fidèle compagnon, « Clébard » fait partie des malheureuses victimes. L'horreur est pernicieuse sur son territoire d'investigation. Elle se tapie partout, ouvre des perspectives multiples, génère chez les personnages , des postures à deux vitesses, passif, actif pour produire des télescopages affreux entre allié et criminel.
Bientôt c'est le ciel étoile, accusateur, qui éclairera les choses enfouies.
L'écriture blanche, dépouillée de Marie-Hélène Ferrari tisse une série de portraits admirables d'ambiguïté. Un polar bien tordu. Une intrigue qui résiste jusqu'à la dernière ligne.
Véronique EMMANUELLI
D'après CORSE HEBDO
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